La mondialisation du tabac

L’histoire de sa diffusion mondiale commence après 1492 avec la découverte du nouveau monde par Christophe Colomb. Dès son arrivée dans l’île qu’il appellera San Salvador, les habitants lui offrent des feuilles de tabac séchées que nos explorateurs finirent par jeter ne comprenant quel usage on pouvait en faire. C’est un mois plus tard que deux de ses lieutenants, Rodrigo de Jerrez et Luis Torres, en explorant l’intérieur du pays, remarquent que les villageois brûlaient des feuilles de tabac pour en aspirer la fumée au travers d’un bâton creusé appelé « tobago». Jerez essaya cette bizarrerie, y pris gout et le ramena sur notre continent. Malheureusement pour lui l’inquisition qui sévissait alors, en voyant de la fumée sortir de sa bouche, l’accusa de pactiser avec le diable et l’emprisonna pendant sept ans. Mais « le vers était dans le fruit »

C’est surtout par Lisbonne que le commerce débute, après 1520. Son usage va rapidement s’étendre à l’ensemble de l’Europe et les bateaux espagnols et portugais en transportent de plus en plus. Bien entendu, on commença très vite à cultiver la plante dans les jardins de certaines abbayes en vue d’éventuelles actions médicales. C’était le cas de toutes les plantes nouvelles et la découverte de nouveaux « territoires » permettait évidemment des recherches et des espoirs pour de nouveaux traitements médicaux.

Cependant pendant le seizième siècle, le tabac reste un produit de luxe et les mendiants à Séville ramassent déjà les bouts de cigares pour les « reconditionner » en les enroulant de papier. On appelle ces nouveaux petits cigares : « cigarillos».

Ce fut par l’intermédiaire de Jean Nicot, ambassadeur au Portugal, que le tabac devint populaire en France. En effet en bon courtisan il le fit parvenir au Louvre en 1561 et demanda aux médecins de Catherine de Médicis de l’administrer à la reine qui souffrait, tout comme son fils aîné le roi François II, de fortes migraines. La reine semble avoir prisé ce tabac ce qui la fit éternuer et curieusement, elle prétendit que ses maux de tête étaient améliorés. Aussitôt le tabac envahit le milieu aristocratique bientôt suivi de l’ensemble de la population parisienne. Elle fit cultiver le tabac en Bretagne, en Gascogne et en Alsace, et on l’appela « la Catherinaire » ou parfois « l’herbe à la Reine » Notons tout de même que cette réussite thérapeutique démontre que le psychisme avait déjà son importance puisque l’on sait aujourd’hui que, si le tabac possède bien certaines vertus thérapeutiques, il n’a aucune action antimigraineuse.

Mais Nicot ne fut pas le seul à tester le tabac pour ses éventuelles vertus thérapeutiques. Philippe II demande aux médecins espagnols d’en faire usage et c’est ainsi qu’à l’université de Séville, Nicolo Monardes recommande son utilisation dans plus de vingt pathologies distinctes.

En Europe, le tabac fut d’abord prisé, puis chiqué, puis enfin fumé. Pendant plusieurs siècles, en France, la prise nasale fut de bon ton dans certains milieux aristocratiques. Les boites à tabac qui permettaient d’en avoir toujours avec soi sont alors de véritables pièces d’orfèvrerie. Il était alors tout à fait choquant, voire scandaleux, de fumer. On ne fumait que dans des maisons spécialisées comme il y en eut ensuite pour l’opium. Fumer était réservé aux soldats et aux marins uniquement dans les ports car à bord des navires le feu représentait un danger constant pour les bateaux en bois de cette époque.

Cependant, l’usage du tabac ne se fit pas toujours aussi facilement dans la société. Jacques 1er d’Angleterre stigmatise la fumée de tabac car écrit-il, c’est: « une coutume dégoûtante, désagréable au nez, dangereuse pour le cerveau, et le poumon… » Il n’hésita pas à condamner à mort un noble qui en avait importé illégalement de Louisiane. Pourtant le roi d’Angleterre n’ira pas jusqu’à en proscrire l’usage, se contentant d’augmenter considérablement les taxes qu’avaient instituées auparavant la reine Elisabeth. Il interdit par contre toute culture en Grande Bretagne, de façon à mieux contrôler les taxes perçus au moment du débarquement dans les ports.

De son coté, Le Shah de Perse Abbas fit couper le nez aux priseurs et les lèvres aux fumeurs, et en 1633, le sultan de Turquie Mourad IV interdit de fumer sous peine de mort. Tous les cafés de Constantinople qui s’y opposent, sont détruits. A la même époque le Tsar Michel, en Russie, déclare les fumeurs en état de péché mortel et leur fait fendre les lèvres.

Cependant, rien ne peut plus arrêter la « mondialisation » de ce produit et à la fin du seizième siècle on cultive le tabac presque partout en Europe, puis très rapidement en Afrique occidentale, et en Asie.

En France, en 1629, Richelieu établit la première réglementation en confiant la vente du tabac aux apothicaires : Il s’agissait, encore, du tabac-remède. Il taxe l’importation de 30 sols par livre.

Puis, Colbert fit attribuer au Roi, en 1681, le monopole que l’Etat français a gardé jusqu’à la fin du 20iéme siècle.

Fagon, futur médecin personnel de Louis XIV fut le premier qui essaya de lutter contre l’usage du tabac. Il soutint une thèse à la Sorbonne sur ses dangers. Il y écrit : « en ouvrant sa tabatière ne savait-il pas qu’il ouvrait une boite de Pandore dont surgirait mille maux, les uns pires que les autres ? ». Cette thèse ne réussit à convaincre personne, pas même la docte faculté de l’époque, puisque les examinateurs qui l’entouraient, fumaient en l’écoutant. Au moins contribua t-il à ce que le roi ne fasse pas usage du tabac, ce qui était rare à l’époque.

Cela n’empêcha pas le peuple de Paris de le faire et on se mit à fumer partout dans la capitale. On raconte même qu’un évêque dut interdire à ses prêtres l’usage du tabac pendant les offices après qu’un incendie se fut déclaré dans une église parisienne au cours d’une messe. Molière fait dire à l’un de ses personnages : « qui vit sans tabac est indigne de vivre ! » et la chanson célèbre : « j’ai du bon tabac dans ma tabatière » date de cette époque.

En 1725, le pape Benoit XIII autorise de priser dans la cathédrale Saint Pierre et en 1779, le Vatican ouvre sa propre manufacture de tabac.

Les cigares se répandent en France, sous le premier empire, au moment de la guerre d’Espagne quand l’armée découvre ce moyen de fumer. Cette consommation deviendra beaucoup plus importante avec l’apparition des allumettes au phosphore. Puis, toujours par l’intermédiaire de l’armée, le gout des français pour le tabac brun devient prépondérant après la guerre du Mexique, sous le second empire.

En 1809, un chimiste normand, Louis Nicolas Vauquelin, professeur à l’école de médecine de Paris, isole la nicotine.

nicolas-louis-vauquelinLes manufactures ont d’abord livré du tabac en vrac, puis des cigares, forme primitive du tabac à fumer.

La cigarette n’existe que depuis 1830 mais ne s’imposera qu’après la découverte de machines capables de les fabriquer en grand nombre.(la première machine remonte à 1843.) C’est en 1881 qu’en Virginie, James Bonsack met au point une machine performante permettant d’obtenir 120.000 cigarettes par jour qui sera utilisée, au tout début du 20ième siècle, par la BAT. (British Américan Tobacco).

La découverte des effets nocifs du tabac

Dès 1850, certains mouvements aux Etats-Unis vont lutter contre l’usage du tabac.

En Angleterre, on voit très vite apparaître des compartiments fumeurs dans les trains.

Puis à la fin du XIX ième siècle, aux Etats-Unis une loi interdit la vente de cigarettes aux mineurs dans 26 états.

En 1865, une communication très détaillée à l’Académie de médecine du docteur Paul Jolly nous montre des résultats tout à fait remarquables mais n’eut que très peu d’effet au niveau du corps médical. On y apprend que la France entière fume, y compris les adolescents. Il écrit: « Je sais même une école du gouvernement ou l’on favorise ouvertement le goût de fumer….Qui croirait cependant qu’un médecin(…) a pu avoir la singulière pensée de proposer l’usage de fumer comme mesure salutaire à introduire dans le régime des lycées ? ». Et ailleurs cette phrase si révélatrice : « Le jour ou la France se mit à fumer, on peut dire qu’elle commença à s’empoisonner ». C’est dire que ce problème n’est pas nouveau et qu’il durera probablement encore longtemps.

C’est en fait lui qui est à l’origine des textes dénonçant les dangers du tabac. Il écrit : le tabac est «ce que la société française a trouvé de mieux pour divertir ses loisirs et charmer ses ennuis, pour parfumer ses rues, ses promenades, ses salons, ses boudoirs, et, j’ose à peine le dire, jusqu’à sa couche conjugale.» Et encore « Aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’armée, c’est la France entière qui fume (…) ; on fume à pied, à cheval, en voiture, en wagon, au travail, au repos, et l’âge même ne suffit plus pour interdire l’usage du tabac ». Jolly réclamera, sans succès, l’interdiction de fumer avant 16 ans et l’interdiction dans les lycées et les universités. Il fait une étude très détaillée sur les méfaits du tabac et décrit les troubles cardiaques et vasculaires ainsi que les atteintes nerveuses, les impuissances secondaire, les cancers de la lèvre du fumeur de cigares, mais curieusement ne parle pas des rapports entre tabac et maladies respiratoires. Il insiste par contre beaucoup sur les troubles psychiques et ses descriptions nous font, aujourd’hui, plus penser au haschich qu’au tabac. Il est vrai que les concentrations de nicotine étaient, en moyenne, sept fois plus fortes que celle des cigarettes actuelles.

En 1885, un contemporain de Jolly : le docteur Raymond Thenardier écrit un long article sur le tabac dans le dictionnaire des sciences médicales. Il pense qu’il serait illusoire de réclamer une interdiction impossible à obtenir et qu’il convient donc de « lutter contre l’abus en tolérant l’usage ». Il estime d’ailleurs que le tabac possède des vertus thérapeutiques qu’il faudrait utiliser.

Le journal « le quotidien du médecin » du 11/12/2007 raconte certains aspects de l’histoire du tabac, en France, à la fin du 19ième siècle : « outre les médecins, le tabac ne laisse personne indifférent, y compris les artistes et les écrivains. Si Alexandre Dumas, par exemple, était un fumeur invétéré, d’autres fustigent le tabac avec véhémence, à l’image de Victor Hugo, qui dénonce l’assuétude qu’il entraine et les conséquences sociales. Le fumeur paresseux et prodigue est illustré par Thenardier, dans les Misérables, qui préfère son vice plutôt que d’acheter de quoi nourrir sa famille. Ce thème se retrouve aussi dans plusieurs romans de Zola.

A coté des risques du tabagisme proprement dits, certains aspects hygiéniques liés à son usage suscitèrent la colère des médecins, à l’image des marchés aux mégots qui fleurissaient dans certaines grandes villes. Les fumeurs désargentés pouvaient y acheter, à bon prix, le tabac « d’occasion » reconditionnés par les ramasseurs de mégots, lesquels y tenaient leur étal. Les autorités médicales et les services d’hygiène finirent par avoir raison de ce marché, non pour des raisons de lutte anti tabac, mais au motif que les mégots jetés par les fumeurs pouvaient être vecteurs de maladie et, en premier lieu, de la tuberculose».

En 1902, les dangers du tabac sont bien répertoriés par le British Médical Journal qui, entre autres méfaits relate deux cas d’impuissance secondaire à cette intoxication.

Mais ces premières observations sur une éventuelle nocivité du tabac ne sont pas connues dans le public et la consommation de tabac ne soulève aucun problème. Certes, il y a toujours eu des personnes pour considérer que ce produit était inutile ou dangereux, mais parallèlement, d’autres considéraient au contraire qu’il pouvait être salutaire. La communauté scientifique, sauf exceptions très rares, ne s’intéressait pas à ce sujet. Dans les traités de médecine, le tabac n’était incriminé que dans la baisse de l’acuité visuelle et les angines. Les cancers des lèvres, dont on avait bien vu la plus grande fréquence chez les fumeurs, étaient attribués à la chaleur dégagée par la combustion et non à des composants de la fumée.

En 1908, les femmes de New York se voient interdire de fumer en public. C’est à partir de cette interdiction que la cigarette va devenir un symbole de l’émancipation de la femme, quand Katie Mulcahey, arrêtée pour avoir transgressée cette loi déclarera : « aucun homme ne me dictera sa loi».

En 1921, l’état de l’Idaho, interdit la vente de cigarettes. Mais l’usage du tabac n’est en rien affecté et un journal (l’American Mercurey) put même écrire : « plus l’interdiction est stricte, plus leur popularité (des cigarettes) est grande».

En 1940 en Allemagne et en Autriche des études sérieuses et approfondies sont réalisées par une équipe médicale dirigée par un médecin nazi. Les conclusions, récemment divulguées, sont tout à fait convaincantes, mais vont rester durant plus de 60 ans totalement ignorées, avant que les américains les ressortent de leurs archives. En effet, les chercheurs de cette équipe médicale ne firent jamais état de leurs travaux, leur directeur de recherche ayant été condamné par les tribunaux internationaux de l’après guerre comme criminel nazi.

C’est pourquoi il fallu attendre 1947 (soit 4 siècles après le début de l’importation !) pour voir apparaître, dans des publications scientifiques largement diffusées, les premiers soupçons sérieux des effets néfastes du tabac. En particulier des médecins anglais du Médical Research Council démontrèrent le rapport existant entre tabac et le cancer des bronches. Ils soupçonnaient en même temps la pollution atmosphérique, le bitume des routes, les gaz rejetés par les automobiles…

En 1949, la première étude prospective, due à R.Doll, B Hill, est pratiquée en Grande Bretagne auprès des médecins britanniques. Elle a démontré pour la première fois la responsabilité directe du tabac dans la survenue du cancer du poumon surtout par l’utilisation de la cigarette, nettement plus dangereuse pour cette pathologie que le cigare ou la pipe.

Elle fait également apparaître qu’il n’existe pas de seuil en dessous duquel la consommation de cigarettes est inoffensive : le « petit » fumeur s’expose à un risque 13 fois plus élevé que celui d’un non-fumeur ; pour le « grand » fumeur (un paquet ou plus par jour) le risque d’avoir un cancer du poumon est 40 fois plus grand.

Cette étude montre enfin que l’arrêt de la consommation de tabac est suivi d’un abaissement lent du taux de mortalité spécifique mais que ce taux ne regagne jamais, même après 10 ans d’arrêt, celui des personnes n’ayant jamais fumé.

Les résultats de cette remarquable enquête qui valut à Doll d’être anobli par la reine d’Angleterre, furent rapidement confirmés par d’autres études prospectives aux U.S.A. et en France. Parallèlement, d’autres produits cancérogènes furent mis en évidence : l’amiante, le chrome, le nickel, le cuivre, le radon. Néanmoins, le plus grave danger est représenté par la fumée de cigarettes et les goudrons qu’elle contient.

Il faut attendre 1958 en France pour voir les premières études sur une éventuelle dangerosité du tabac : le badigeonnage de la peau de souris avec des goudrons entraîne des cancers cutanés (Etude de Denoix et Schwartz dans le Bulletin du Cancer). Mais aucune étude ne se rapporte à l’homme. Les connaissances à ce sujet restèrent longtemps dans le cercle étroit de quelques médecins et le milieu médical français fut dans son ensemble très ignorant en la matière jusqu’à une date récente. D’ailleurs, le tabac était distribué régulièrement aux malades dans les divers services de maladies chroniques (services de pneumologie, notamment chez les tuberculeux, services de psychiatrie, de convalescence…) et les médecins fumaient en très grand nombre, plus que la moyenne nationale.

En 1960, en Grande Bretagne les médecins, à l’occasion d’une étude faite sur les mineurs des houillères, inventent le concept de bronchite chronique. Trois facteurs sont mis en cause : le climat humide, le milieu défavorisé, la forte consommation de cigarettes.

Peu après 1960, aux Etats-Unis, un rapport très important des autorités sanitaires déclare : « Fumer présente un risque pour la santé suffisamment important pour que les Etats-Unis prennent des mesures nécessaires pour y remédier ».

Ensuite viennent les lois qui vont essayer de restreindre l’utilisation du tabac, et c’est une nouvelle histoire qui commence….

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